L’European Chemicals Agency (ECHA) a franchi une étape cruciale dans le dossier des substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS). Le comité d’évaluation des risques (RAC) de l’agence a récemment finalisé son avis scientifique soutenant de larges restrictions sur les PFAS, tandis que le comité d’analyse socio-économique (SEAC) de l’agence s’est mis d’accord sur un projet d’avis qui concilie l’urgence environnementale et les réalités industrielles.
Les PFAS ont longtemps été appréciées pour leurs avantages – résistance à la chaleur, à l’eau, à l’huile et aux réactions chimiques. Toutefois, cette même durabilité les empêche de se décomposer facilement dans l’environnement. En conséquence, cinq États membres ont proposé de restreindre les PFAS en 2023, reflétant ainsi l’inquiétude croissante concernant les risques environnementaux et sanitaires à long terme posés par plus de 10 000 “produits chimiques à vie“ intégrés dans des industries allant des semi-conducteurs aux emballages alimentaires, en passant par les ustensiles de cuisine et les vestes imperméables.
Le dilemme auquel sont confrontés les comités sur la manière de trouver un équilibre entre les appels à une interdiction stricte et les préoccupations relatives à la viabilité économique a été ouvertement discuté lors d’un récent podcast de l’ECHA sur les produits chimiques plus sûrs.
Une opinion fondée sur des preuves scientifiques : RAC
Roberto Scazzola, président du CCR, a expliqué que l’extrême persistance des PFAS dans l’environnement – plutôt que leur seule toxicité – justifie une action réglementaire. Une fois libérées, ces substances restent dans les écosystèmes pendant des décennies, s’accumulent au fil du temps et atteignent potentiellement l’homme par l’intermédiaire de l’eau, du sol et des chaînes alimentaires.
Cette persistance a conduit les autorités réglementaires à adopter une approche de précaution : Les PFAS sont de plus en plus considérés comme des substances “sans seuil“, ce qui signifie qu’aucun niveau d’exposition ne peut être considéré comme totalement sûr. La conséquence est évidente : tout rejet, aussi minime soit-il, contribue à l’accumulation à long terme dans l’environnement, ce qui plaide en faveur de restrictions générales plutôt que de contrôles ciblés.
La caractéristique principale de l’avis du CCR est sa définition large des PFAS, basée sur les critères de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), qui couvre tout produit chimique contenant au moins un groupe de carbone entièrement fluoré. L’approche de regroupement est conçue pour empêcher la substitution en capturant l’ensemble de la classe plutôt que des substances individuelles.
Dans la pratique, cela élargit considérablement le nombre de produits et de secteurs concernés. L’ECHA estime qu’environ 270 000 tonnes de PFAS ont été utilisées dans des applications majeures telles que les textiles, les gaz fluorés et les transports dans l’Espace économique européen en 2020.
Les régulateurs ont également inclus les polymères fluorés dans la restriction relative aux PFAS en raison des risques liés à leur cycle de vie, bien qu’il existe peu de preuves de leur bioaccumulation et de leur écotoxicité. Ces plastiques très stables, résistants à la chaleur et aux produits chimiques – largement utilisés dans des produits tels que les ustensiles de cuisine antiadhésifs – peuvent générer des émissions de PFAS au cours des processus de fabrication et du traitement des déchets, y compris l’incinération, en libérant des composés persistants supplémentaires et des particules de taille micro ou nanométrique. En conséquence, le CCR a conclu que l’empreinte environnementale plus large des polymères fluorés constituait un motif suffisant pour prendre des mesures réglementaires.
L’avis du CCR couvre également les gaz fluorés. Ils constituent un sous-ensemble très volatil des PFAS et peuvent se répandre largement dans l’atmosphère, contribuant à la pollution même dans des régions éloignées telles que l’Arctique. Largement utilisés dans la réfrigération, les systèmes de refroidissement et l’électronique, ils sont à la fois persistants et mobiles, et certains d’entre eux ont un potentiel de réchauffement planétaire important. Leur capacité à se dégrader en d’autres composés PFAS, dont l’acide trifluoroacétique (TFA), qui fait aujourd’hui l’objet d’un examen réglementaire de plus en plus approfondi, est un sujet de préoccupation majeur.
La proposition a déjà suscité des inquiétudes parmi les groupes industriels, qui avertissent qu’une approche globale pourrait perturber des chaînes d’approvisionnement essentielles (voir l’article du 3E). Les secteurs hautement techniques – tels que l’électronique, l’aérospatiale et les soins de santé – sont confrontés à des défis, car les alternatives aux PFAS sont souvent limitées ou ne sont pas encore commercialement viables. M. Scazzola a admis au cours du podcast que l’approche du RAC était une évaluation des risques purement scientifique et fondée sur des preuves, alors que le SEAC peut également prendre en compte des facteurs allant au-delà du seul risque.
Risque et réalité : L’avis du SEAC
Maria Ottati, présidente du CCED, explique dans le podcast que la récente publication du comité lance également une consultation de 60 jours sur le projet d’avis, les parties prenantes étant invitées à soumettre leurs commentaires jusqu’au 25 mai 2026. Le projet d’avis du CCED soutient une restriction générale mais recommande des exemptions ciblées lorsque les avantages pour la société l’emportent sur les coûts.
L’évaluation des alternatives viables est au centre de cet avis. Lorsque des substituts existent et sont rentables, l’argument en faveur de restrictions reste complexe, mais relativement simple. Dans les applications de consommation telles que les cosmétiques, les textiles et le fart de ski, le SEAC a conclu qu’il existe des alternatives et que les exemptions sont largement injustifiées.
La situation est nettement différente dans les utilisations industrielles et techniques complexes et à haute performance. Dans des secteurs tels que les semi-conducteurs, l’électronique de pointe et certains dispositifs médicaux, les PFAS jouent souvent un rôle essentiel pour garantir la performance et la sécurité. Dans ces cas, des alternatives viables peuvent être indisponibles, insuffisamment développées ou incapables de répondre aux normes réglementaires. Les conséquences de la substitution pourraient donc aller au-delà de l’augmentation des coûts et affecter la qualité, la sécurité et la disponibilité des produits, ce qui aurait des répercussions sur la santé publique et la compétitivité de l’industrie.
Toutefois, les conséquences potentielles dépassent le cadre de l’industrie. Les restrictions pourraient affecter l’emploi, la performance des produits et même les résultats environnementaux si les alternatives s’avèrent moins efficaces. Dans certains cas, l’absence de PFAS pourrait entraîner une augmentation des émissions ailleurs.
C’est pourquoi les régulateurs envisagent des dérogations limitées dans le temps, allant généralement de cinq à douze ans, en fonction de la disponibilité d’alternatives viables. Ces périodes de transition visent à donner à l’industrie le temps d’innover tout en évitant des retards inutiles dans la réduction des émissions.
Les périodes de transition proposées – basées sur l’avis du CCR, examinées et ajustées par le CASE pour la consultation – visent à donner à l’industrie le temps d’innover tout en évitant les retards inutiles dans la réduction des émissions.
Dérogations ciblées recommandées par l’avis du CCED En attente d’un retour d’information
Source : Consultation du CCED. Visualisation réalisée par 3E. Ce visuel et son contenu sont la propriété de 3E.
Cela serait en grande partie conforme à la recommandation du SEAC d’un cadre de restriction large combiné à des dérogations ciblées – dérogations temporaires ou conditionnelles pour les utilisations où les alternatives ne sont pas encore viables ou lorsque le coût économique d’une interdiction immédiate dépasserait les avantages – qui vise à garantir que la réglementation reste proportionnée. La commission a évalué les utilisations au cas par cas, en les regroupant dans les trois catégories de dérogations suivantes :
- Non justifié
- Nécessité évidente
- L’insuffisance des données ne permet pas de tirer des conclusions définitives
Notamment, même lorsque des dérogations sont recommandées, le SEAC souligne qu’elles doivent être considérées comme nécessaires mais pas nécessairement suffisantes. Compte tenu de l’ampleur des restrictions proposées et des lacunes dans les données disponibles, des dérogations supplémentaires pourraient s’avérer nécessaires en fin de compte. Cela reflète l’un des principaux défis de la réglementation des PFAS : la grande diversité des applications, dont beaucoup ne sont que partiellement comprises.
L’incertitude est particulièrement prononcée dans les secteurs nouvellement identifiés qui n’ont pas fait l’objet d’une évaluation complète lors de l’évaluation initiale. Pour ces secteurs, le SEAC a proposé des dérogations temporaires et limitées dans le temps, le temps que l’analyse se poursuive, ce qui permet aux régulateurs de recueillir des données et d’affiner l’approche.
De l’avis scientifique à la décision politique
Le calendrier réglementaire indique clairement la voie à suivre :
- Mars 2026 : le CCR adopte l’avis scientifique final ; le CCED approuve le projet d’avis.
- Printemps 2026 : la consultation publique de 60 jours sur le projet d’avis du CCED se termine le 25 mai.
- Fin 2026 : le CCED finalise son avis.
- À partir de 2027 : la Commission européenne commence à élaborer une législation.
Cette dynamique réglementaire influe déjà sur le comportement du marché. Les entreprises investissent de plus en plus dans des technologies de substitution en prévision de règles plus strictes, ce qui laisse penser que les restrictions pourraient servir de catalyseur à la transformation industrielle. Toutefois, il est peu probable que cette transition soit uniforme. Si certains secteurs sont bien placés pour s’adapter rapidement, d’autres sont confrontés à des contraintes structurelles qui pourraient ralentir les progrès ou nécessiter un soutien prolongé.
Des questions se posent également au sujet de l’applicabilité, car même des règles bien conçues dépendront de leur application cohérente dans les États membres de l’Union européenne (UE).
Et cela devrait avoir des implications considérables, non seulement pour le secteur chimique européen, mais aussi pour sa stratégie industrielle au sens large. Une approche stricte pourrait faire de l’UE un leader mondial dans la réglementation des polluants persistants, tandis qu’un cadre plus souple pourrait donner la priorité à la résilience économique et à la faisabilité technologique. Dans un cas comme dans l’autre, cette décision déterminera la trajectoire de la politique environnementale et de la compétitivité industrielle pour les années à venir.
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